Jérôme Savonarole, précurseur de la réforme

Il passait des nuits entières à prier et il reçut des révélations lors d’extase ou de visions. Ses livres sur l’humilité, la prière, l’amour, continuent à exercer une grande influence. On anéantit le corps de ce précurseur de la Grande Réforme, mais on ne put étouffer les vérités que Dieu, par son intermédiaire, avait gravées dans le cœur des hommes.

Le peuple italien affluait à Florence en nombre toujours plus grand. Le célèbre Dame ne pouvait contenir les multitudes innombrables. Le prédicateur Jérôme Savonarole brûlait du feu de l’Esprit Saint et pressentant l’imminence du jugement de Dieu, il tonnait contre le vice, le crime et la corruption effrénée dans l’Eglise. Le peuple délaissa alors la lecture des publications mondaines et ordinaires pour lire les sermons du fougueux prédicateur; il cessa de chanter les chansons des rues et se mit à chanter les hymnes de Dieu. A Florence, les enfants firent des processions pour recueillir les masques de carnaval, les livres obscènes et tous les objets superflus qui servaient la seule vanité. Avec tous ces objets, ils firent sur la place publique une pile de vingt mètres de haut et y mirent le feu. Pendant que cette pile brûlait, la foule chantait des hymnes et les cloches de la ville sonnaient pour annoncer la victoire.

Si la situation politique avait alors été ce qu’elle fut plus tard en Allemagne, l’intrépide et pieux Jérôme Savonarole aurait été sans aucun doute l’instrument utilisé pour lancer le mouvement de la Grande Réforme à la place de Martin Luther. Malgré tout, Savonarole devint l’un des hérauts audacieux et fidèles qui conduisirent le peuple vers la source pure et les vérités apostoliques des Saintes Ecritures.

Jérôme était le troisième des sept enfants de la famille Savonarole. Ses parents étaient cultivés et mondains et ils jouissaient d’une grande influence. Son grand-père paternel était un médecin célèbre de la cour du duc de Ferrare et les parents de Jérôme désiraient voir leur fils prendre la suite de son grand-père. Au collège, il se distingua par son application. Cependant, l’étude de la philosophie de Platon et d’Aristote ne fit que l’enorgueillir. Sans aucun doute, ce furent les œuvres du célèbre homme de Dieu, Thomas d’Aquin, qui eurent le plus d’influence sur lui, outre les Ecritures elles-mêmes, et qui l’amenèrent à consacrer son cœur et sa vie à Dieu. Encore enfant, il avait l’habitude de prier, et en grandissant, sa ferveur dans la prière et le jeûne augmenta. Il passait des heures d’affilée à prier. La décadence de l’Eglise, envahie par les vices et les péchés de toutes sortes, le luxe et l’ostentation des riches en face de l’immense misère des pauvres l’affligeaient. Il passait de longs moments seul dans la campagne et au bord du Pô, dans la méditation et la contemplation de la présence de Dieu, à chanter ou à pleurer selon les sentiments qui brûlaient en lui. Alors qu’il était encore très jeune, Dieu commença à lui parler par des visions. La prière était son meilleur réconfort; les marches de l’autel, où il restait prosterné des heures entières, étaient souvent mouillées de ses larmes.

Il arriva un jour où Jérôme tomba amoureux d’une jeune Florentine. Mais lorsque la jeune fille lui fit comprendre que son orgueilleuse famille ne consentirait jamais à une union avec un membre de la famille Savonarole, que les siens méprisaient, Jérôme abandonna complètement l’idée de se marier. Il se remit à prier avec une ferveur toujours plus grande. Plein de ressentiment envers le monde, désillusionné quant à ses propres désirs, sans personne qui puisse le conseiller et las des injustices et perversités qui l’entouraient et auxquelles il ne pouvait rien faire, il résolut de se tourner vers la vie monastique.

Lorsqu’il se présenta au couvent, il ne demanda pas l’honneur de se faire moine, mais seulement qu’on l’accepte afin de faire les travaux les plus humbles à la cuisine, dans le jardin et dans le monastère.Au couvent, Savonarole se consacra avec encore plus d’acharnement à la prière, au jeûne et à la contemplation en présence de Dieu. Il se distingua parmi les autres moines par son humilité, sa sincérité et son obéissance; c’est pourquoi il fut choisi pour enseigner la philosophie, poste qu’il occupa jusqu’à son départ du couvent.

Après avoir passé sept ans au monastère de Bologne, Frère Jérôme partit pour le couvent de Saint Marc à Florence. A son arrivée, sa désillusion fut très grande de voir qu’à Florence, les gens étaient aussi dépravés que partout ailleurs. Il n’avait toujours pas reconnu que seule la foi en Christ peut apporter le salut.

Sa première année au couvent de Saint Marc terminée, il fut nommé instructeur des novices et enfin, prédicateur du monastère. Bien qu’il eût à sa disposition une excellente bibliothèque, Savonarole fit de plus en plus appel à la Bible comme livre de texte.

Il ressentait de plus en plus la terreur et la vengeance du jour du Seigneur qui approchait et il se mettait parfois à tonner depuis la chaire contre l’impiété du peuple. Si peu de monde assistait à ses prédications que Savonarole décida de se consacrer entièrement à l’instruction des novices. Toutefois comme Moïse, il ne pouvait échapper à l’appel de Dieu.

Un jour, alors qu’il s’adressait à une religieuse, il vit subitement les cieux s’ouvrir et devant ses yeux, défilèrent toutes les calamités qui allaient arriver à l’Eglise. Alors il crut entendre une voix venant du ciel, qui lui ordonnait d’annoncer toutes ces choses.

Convaincu que la vision lui venait du Seigneur, il se remit à prêcher avec une voix de tonnerre. Avec une onction renouvelée du Saint-Esprit, les sermons dans lesquels il condamnait le péché étaient si véhéments que nombre de ceux qui l’entendaient en restaient un certain temps étourdis et sans le moindre désir de parler dans les rues. Il était courant, pendant ses sermons, d’entendre résonner les sanglots et les pleurs des gens dans l’église. En d’autres occasions, les hommes comme les femmes, de tous âges et de toutes classes sociales, éclataient en pleurs véhéments.

La ferveur de Savonarole dans la prière augmentait tous les jours et sa foi grandissait dans les mêmes proportions. Souvent, tandis qu’il priait, il tombait en extase. Une fois, alors qu’il était assis en chaire, il eut une vision qui le laissa immobile pendant cinq heures; et pendant tout ce temps son visage resplendissait et ceux qui étaient dans l’église le contemplaient.

Partout où Savonarole prêchait, ses sermons contre le péché suscitaient une profonde terreur. Les hommes cultivés commencèrent alors à venir écouter ses prédications à Florence; il devint nécessaire de tenir les cultes dans le Dome, la célèbre cathédrale, où il continua à prêcher pendant huit ans. Les gens se levaient en pleine nuit pour attendre dans la rue l’heure d’ouverture de la cathédrale.

Le régent corrompu de Florence, Laurent de Médicis, tenta par tous les moyens possibles, flatterie, pots-de-vin, menaces et prières, de convaincre Savonarole de cesser de prêcher contre le péché et en particulier contre la dépravation des Médicis. Finale. ment, se rendant compte que tout était inutile, il engagea le célèbre prédicateur Frère Mariano pour prêcher contre Savonarole. Frère Mariano prêcha, mais on ne prêta nulle attention à son éloquence ni à sa rouerie et il ne se hasarda plus à prêcher.

Ce fut à cette époque que Savonarole prophétisa que Laurent, le Pape et le roi de Naples allaient mourir dans l’année, ce qui fut effectivement le cas.

Après la mort de Laurent, Charles VIII, roi de France, envahit l’Italie et l’influence de Savonarole augmenta encore. On délaissait la littérature ordinaire et mondaine pour lire les sermons du célèbre prédicateur. Les riches secouraient les pauvres au lieu de les opprimer. Ce fut à cette époque que le peuple prépara un grand bûcher sur la  » piazza  » de Florence pour y brûler d’innombrables objets servant à inciter vices et vanités. La grande cathédrale du Dome ne pouvait plus contenir les foules immenses qui s’y pressaient.

Cependant, le succès de Savonarole fut de courte durée. Le prédicateur fut menacé, excommunié et enfin, en 1498, sur ordre du Pape, il fut pendu et son cadavre fut brûlé en place publique. C’est par ces mots:  » Le Seigneur a tant souffert pour moi!  » que s’acheva la vie terrestre de l’un des martyrs les plus grands et les plus dévoués de tous les temps.

Bien que jusqu’à l’heure de sa mort, il ait soutenu bon nombre des erreurs de l’Eglise catholique romaine, il enseignait que tous ceux dont la foi était réelle faisaient partie de la véritable Eglise. Il ne cessait de nourrir son âme de la Parole de Dieu. Les marges des pages de sa bible étaient pleines de notes écrites lors de ses méditations sur les Ecritures Il connaissait par cœur une grande partie de la Bible et pouvait ouvrir le livre et y trouver sur-le-champ n’importe quel texte. Il passait des nuits entières à prier et il reçut des révélations lors d’extase ou de visions. Ses livres sur l’humilité, la prière, l’amour, continuent à exercer une grande influence. On anéantit le corps de ce précurseur de la Grande Réforme, mais on ne put étouffer les vérités que Dieu, par son intermédiaire, avait gravées dans le cœur des hommes.

Références: Les Héros de la Foi, Orlando Boyer – Editions VIDA

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Guillaume Farel le grand réformateur

Or, en ce même jour, lorsque le soir fut venu, il leur dit : Passons de l’autre côté de l’eau. Et, laissant les troupes, ils l’emmenèrent avec eux, lui étant déjà dans la nacelle; et il y avait aussi d’autres petites nacelles avec lui. Et il se leva un si grand tourbillon de vent, que les vagues se jetaient dans la nacelle, de sorte qu’elle s’emplissait déjà. Or il était à la poupe, dormant sur un oreiller; et ils le réveillèrent et lui dirent : Maître ! ne te soucies-tu point que nous périssions ? Mais lui, étant réveillé, tança le vent, et dit à la mer : Tais-toi, sois tranquille. Et le vent cessa, et il se fit un grand calme. Puis il leur dit : Pourquoi êtes-vous ainsi craintifs ? Comment n’avez-vous point de foi ? Et ils furent saisis d’une grande crainte et ils se disaient l’un à l’autre : mais qui est celui-ci, que le vent même et la mer lui obéissent ? Marc, IV, 37-41

Le catholicisme, c’est l’homme substitué à Dieu.
Le protestantisme, c’est Dieu remis à la place usurpée par l’homme.

Et d’abord, le catholicisme substitue la parole de l’homme à la Parole divine. Ses autorités, ce sont les traditions des Pères de l’Eglise, les décrets des conciles et les décisions papales. C’est sous ce joug humain et faillible que le catholique fait plier sa conscience. Le protestantisme écoute avec respect ce que les chrétiens vénérable de tous les temps ont dit et pensé. Mais il n’attribue une autorité infaillible qu’à l’Ecriture Sainte.

Le catholicisme substitue, en second lieu, l’œuvre de l’homme à l’œuvre de Dieu. Ce qui nous sauve, selon lui, ce sont nos propres mérites acquis par les actes religieux de la confession et de la communion, par les pénitences imposées de la part de l’Eglise, par les Pater noster et les Ave Maria un certain nombre de fois récités, par l’achat des lettre d’indulgence, par la soumission aux ordonnances de l’Eglise, et enfin, si, malgré tout cela, il reste encore quelque chose à faire après cette vie, par les souffrances du purgatoire. Le protestant, au contraire, ne reconnaît de mérite que celui de Jésus-Christ seul, qu’Il a acquis par son obéissance sans tache et sa mort volontaire, et qu’Il fait rejaillir, dans son immense amour, sur quiconque accepte avec foi et humilié son œuvre de Sauveur.

Le catholicisme va plus loin encore. Il ose en plus d’un point substituer la personne de l’homme à celle de Dieu. Il pose le prêtre comme intermédiaire nécessaire entre le Seigneur et le fidèle, tellement que dans la grande affaire du salut, l’âme a beaucoup plutôt à s’adresser cette question : A quoi en suis-je avec mon prêtre, avec l’Eglise ? que celle-ci : A quoi en suis-je avec mon Seigneur, avec le Ciel ? Le saint béatifié, le patron du lieu, la vierge Marie, puis bientôt l’image matérielle, le tableau, la statue, la relique, l’os, le vêtement, sont également substitués au Dieu vivant et seul adorable, dans l’invocation populaire. Le protestantisme a horreur de tout ce qui tend à mettre une créature quelconque entre l’âme et son Sauveur, entre le sarment et son cep, et à reporter sur la créature l’honneur qui n’appartient qu’à Dieu. La subtile distinction catholique entre culte d’adoration et culte d’invocation ne tranquillise nullement la conscience. Son mot d’ordre est franchement et sur tous les points : Gloire à Dieu seul !

Cette chute profonde qu’a faite le catholicisme, ne trouve son pendant que dans celle du paganisme au sein de la première création. Au temps de la Réformation, elle n’échappait qu’aux regards de ceux qui fermaient les yeux pour ne point voir.

Aussi de toutes parts sentait-on le besoin d’une restauration religieuse et morale. Les peuples, les magistrats, les empereurs, trouvant tous dans la religion, telle qu’elle se pratiquait sous leurs yeux, moins de moralité que dans leur propre conscience, criaient d’une commune voix : Réforme ! De grands théologiens et ceux d’entre les évêques qui avaient encore le sentiment de la sainteté de leur charge, ne cessaient aussi de crier : Réforme !

Trois conciles, solennellement assemblés, s’étaient eux-mêmes associés à ce cri, dans le siècle qui précéda la Réformation, et avaient reconnu la nécessité d’une réforme dans l’Eglise, dans les chefs et dans les membres, dans la foi et dans les mœurs ! Le pape lui-même, enfin avait bien été obligé de se mettre à la remorque du sentiment universel et de répéter après tous les autres : Réforme ! Mais à chaque fois des obstacles, suscités par le mauvais vouloir et la perfidie de ceux qui ne se souciaient pas de réforme, précisément parce que c’était eux qui en avaient besoin, entravèrent la réalisation d’un vœu si juste et si général. Nous avons rappelé déjà, comme exemple, la conduite de Martin V, à Constance ! Et au milieu de cette tempête, dans laquelle menaçait de sombrer l’Eglise, Jésus semblait dormir ¨Les vagues de l’ignorance, de la superstition, de la corruption morale envahissaient la nacelle, la couvrirent de leur écume. Quelques nautoniers obscurs, connaissant seuls le vrai Rédempteur, l’appelaient avec angoisse, lui criant : Seigneur ! nous périssons ! sauve-nous ! Il paraissait sourd à ces appels. Dormait-Il réellement ? Non certes ! Dans la gloire où Il est entré, le Gardien d’Israël, le divin Chef de l’Eglise, ne sommeille ni ne s’endort. Il attendait seulement que la détresse fût au comble, afin qu’il fût bien constaté que nul que Lui ne pouvait aider. Et alors Il se leva ! Et quelle ne fut pas la majesté de ce lever !

On a discuté pour savoir si la Réformation prit proprement naissance en Allemagne, en Suisse ou en France. La vérité est que, lorsque Jésus se leva pour sauver son Eglise, ce ne fut, à proprement parler, ni à Erfurt dans la cellule où priait Luther, ni à Einsiedeln dans l’église où prêchait Zwingle, ni à Paris dans la salle académique où enseignait Lefèvre et où l’entendait Farel; ce fut dans tous ces lieux à la fois. Ce que le Seigneur a dit de sa dernière venue : Comme l’éclair brille et se fait voir en même temps depuis un bout du ciel jusqu’à l’autre, il en sera de même à l’avènement du Fils de l’homme, cette parole s’applique déjà en quelque manière au grand jour de la Réformation, prélude de l’avènement final du Seigneur.

En 1512, Lefèvre, professeur à l’Université de Paris, opposait à la justice des œuvres la vraie justice dont parle saint Paul quand il dit : Vous êtes sauvés par la grâce, par la foi; et il annonçait en termes non couverts le prochain renouvellement de l’Eglise.

En 1516, Zwingle, sans jamais avoir entendu prononcer le nom de Lefèvre, prêchait dans les églises d’Einsiedeln et de Glaris, au cœur de la Suisse, le pur évangile de la grâce de Dieu : « J’ai commencé, dit-il lui-même, à prêcher l’Evangile l’an de grâce 1516. »

En 1517, Luther, au nord de l’Allemagne, aux oreilles de qui n’avaient probablement jamais retenti les noms de Lefèvre et de Zwingle, affichait à la porte de l’église de Wittemberg ces 95 thèses qui parcoururent l’Allemagne et l’Europe avec une rapidité qui semble une anticipation de nos temps, et furent, pour le nouveau paganisme qui menaçait de submerger l’Eglise, le solennel : Tais-toi ! du Seigneur.

Cette simultanéité remarquable du mouvement réformateur sur des points aussi distants, montrerait à elle seule que cette œuvre ne fut pas l’œuvre d’un homme, mais celle de Dieu seul.

C’est ce que confirmera, j’espère, le tableau de cette œuvre elle-même.

La réformation de Neuchâtel a eu lieu en 1530, treize ans après le commencement du mouvement religieux en Allemagne (31 octobre 1517). Cinq ans auparavant, Zurich, le premier d’entre tous les cantons, avait aboli la messe et rétabli l’Evangile (12 avril 1525). Il ne s’était écoulé que deux ans depuis que Berne (février 1528), un an depuis que Bâle avaient accompli la même œuvre.
En vous faisant faire connaissance aujourd’hui avec l’homme qui fut le principal instrument de la réformation de l’Eglise dans notre pays, Farel, en poursuivant dès l’enfance le récit de cette vie si active et si agitée, nous nous trouverons en contact avec l’œuvre de la Réformation dans la plupart des endroits que nous venons de nommer, et nous aurons ainsi l’occasion de jeter un coup d’œil rapide sur cette œuvre hors de chez nous, aux différentes phases de son développement.

Au midi de la France, en Dauphiné, dans une contrée alpestre dont les vallons sont arrosés par les petites rivières qui, de leurs eaux écumeuses, grossissent la Durance, affluent du Rhône, dans le district dont les collines sont dominées par le Mont de l’Aiguille et le Col de Glaize, se trouvait, il y a plus de trois siècles et demi, et se trouve encore, un hameau entouré de gazons fleuris et caché à demi par les arbres qui l’entourent. Il s’appelle encore à cette heure : Les Farelles. (je tiens ce nom de M. Eward, ecclésiastique neuchâtelois, ancien pasteur à St-Laurent-du-Cros, à une lieue de ce hameau). Là se distinguait au-dessus des chaumières du hameau une maison de plus grande apparence, le château d’un noble de campagne, une gentilhommière, comme l’on disait, où vivait une famille qui faisait partie des serviteurs les plus dévoué de la papauté. Ce fut dans cette maison, dont l’emplacement et les ruines sont encore reconnaissables aujourd’hui, que naquit, en 1480, Guillaume Farel, le Réformateur de notre pays.

Il fut élevé dans les pratiques de la dévotion romaine la plus scrupuleuse. A l’âge de sept ou huit ans, son père et sa mère le conduisirent en pèlerinage sur une montagne qui dominait la Durance, et où se trouvait un endroit nommé la Sainte-Croix.

« La croix qui est en ce lieu, disait-on, est du propre bois en lequel Jésus-Christ a été crucifié, et le cuivre de la croix est du bassin dans lequel il lava les pieds de ses Apôtres. » Les crédules parents et l’enfant contemplèrent avec dévotion ces objets sacrés; ils ouvrirent de plus grands yeux encore quand le prêtre, leur faisant remarquer un petit crucifix suspendu à la croix, leur dit : « Voyez ce petit crucifix : Quand les diables font les grêles et les foudres, il se meut tellement qu’il semble se détacher de la croix comme voulant courir contre le diable, et il jette des étincelles de feu contre le mauvais temps. Si cela ne se faisait, il ne resterait rien sur la terre. »

D’un naturel ardent, d’une imagination vive, d’un cœur naïf et plein de droiture, le jeune enfant se jeta de toute son âme dans cette dévotion superstitieuse. Plus tard, quand la lumière de la Parole de Dieu l’eut tiré de ces ténèbres, il ne se rappelait pas sans amertume le temps ainsi employé.

« L’horreur me prend », écrit-il dans son livre intitulé : du vrai visage de la Croix, « vu les heures, les prières et les services divins que j’ai faits et fait faire à de semblables objets. »

Mais lors même qu’une si malsaine nourriture était offerte à cette avide, une vraie pitié ne s’en développait pas moins chez le jeune Farel. Les grandeurs de la création qui l’entouraient, les cimes couvertes de neiges éternelles qui dominaient son hameau, les rochers qu’il escaladait avec un indomptable courage élevaient son âme au-dessus de ses étroites superstitions vers ce Dieu qui n’habite pas dans des maisons faites de mains et qui n’a pas besoin d’être servi par les hommes, lui qui donne la vie et la respiration à toutes choses, et en qui nous avons la vie, le mouvement et l’être.

Une ardente soif de vie et de lumière se développait ainsi dans ce jeune cœur. Farel, pressé par ces besoins d’une nature plus relevée, demanda à son père la permission d’étudier. Celui-ci aurait préféré pour Guillaume la carrière des armes, qui, dans ce temps, était ordinairement celle des jeunes nobles; mais il ne s’opposa pas au désir de son fils. Farel, après avoir travaillé pendant plusieurs années en Dauphiné et étudié la langue latine sous des maîtres fort ineptes, comme il le dit lui-même, partit pour la capitale, Paris, dont l’université remplissait alors le monde chrétien de son éclat.

C’était l’an 1510, ou peu après. Farel avait 21 à 22 ans. Ni les plaisirs de la capitale, ni même l’entraînement de l’étude, ne le détournèrent un instant de la voie d’ardente dévotion dans laquelle il s’était jeté. Dans ses pieux pèlerinages, Farel se trouvait souvent auprès d’un homme âgé d’une soixantaine d’années, et remarquable par sa dévotion. C’étai ce Lefèbre dont je vous parlais tout à l’heure; il était né en 1455,. à Etaples en Picardie,. dans une condition fort pauvre; mais par son génie et sa science il s’était élevé au premier rang parmi les professeurs de l’université de Paris. Sa dévotion surpassait encore, si possible, sa science. Il demeurait longuement prosterné devant les images, disant dévotement ses heures « tellement, » dit Farel, « que jamais je n’avais vu chanteur de messe qui avec plus grande révérence le chantât. »

Un tel professeur était fait pour un tel disciple. Ils se connurent, s’aimèrent, et rien ne sépara dès lors ces deux cœurs. On les voyait ensemble orner de fleurs une statue de la Vierge et s’en aller tous deux loin du bruit de Paris pour murmurer de ferventes prières dans quelque chapelle.

Néanmoins, l’âme du jeune homme n’était pas en paix. Il avait beau s’abreuver auprès de Lefèvre aux sources de la science, se nourrir journellement avec lui des œuvres de la dévotion la plus fervente. Son âme n’était ni désaltérée ni rassasiée. Lefèvre, de son côté, travaillait à un grand ouvrage. Il voulait écrire la Vie des Saints selon l’ordre où il les trouvait rangés dans le calendrier. Déjà une soixantaine de vies, deux mois entiers de ce calendrier dévot, étaient imprimés. Mais comment faire ce travail sans être conduit à lire la Bible ? Plusieurs des saints du calendrier romain n’appartiennent-ils pas à l’histoire biblique ?

La Bible était déjà alors beaucoup plus répandue que dans les siècles précédents. L’imprimerie était découverte; le psautier avait été imprimé en 1457. C’est le premier livre qui ait été propagé par cet art. Puis on avait imprimé la Bible latine; la première édition date de 1462. Quand l’imprimeur Faust (ou Fust) vint la répandre à Paris, qu’il vendit l’exemplaire à 60 écus seulement, et que l’on remarqua que les exemplaires ne s’épuisaient pas et qu’ils étaient tous semblables les uns aux autres, comme des frères jumeaux, tout Paris s’émut; on crut à la sorcellerie; on prétendit que le titre en couleur rouge était du propre sang du vendeur, et que celui-ci avait fait un accord avec le diable. Faust n’échappa au bûcher qu’en dévoilant son secret devant le parlement de Paris.

A l’époque de la vie de Lefèvre où nous nous trouvons, la Bible était donc assez facilement accessible à tout homme qui savait le latin. Lefèvre étudia ce livre. A cette heure commença pour la France la Réformation.

Toutes les fables dont il s’était nourri jusqu’alors et dont il avait rempli l’esprit de ses jeunes disciples ne lui parurent (ce sont les expressions de Farel) que « comme du soufre propre à allumer le feu de l’idolâtrie. » Revenu des fables du bréviaire, il étudia avec ardeur les épîtres de Saint Paul, sur lesquelles il publia un commentaire dès l’an 1512. « Ce n’est pas l’homme qui se justifie par ses œuvres; c’est Dieu qui le justifie par sa grâce; il ne faut pour cela que la foi de la part de l’homme. La justice qui vient de l’homme est terrestre et passagère, mais celle qui vient de Dieu est céleste et éternelle » Ainsi parlait Lefèvre à ses auditeurs étonnés. Avec la parole divine, l’œuvre divine reprenait sa place dans la conscience de l’Eglise. D’autre part, la parole et l’œuvre humaines s’éclipsaient aussi à la fois. Jamais les salles de l’université n’avaient retenti de pareilles paroles. Ce qui est aujourd’hui pain quotidien pour nos plus jeunes enfants, était alors une découverte inouïe. C’était un trésor longtemps enfoui, qu’une main heureuse venait de retrouver. La rumeur était immense sur les bancs et dans les chaires de l’université de Paris.

Farel écoutait cet enseignement avec étonnement. La parole de Lefèvre, appuyée sur l’Ecriture qu’il lisait maintenant lui-même, le convainquait. Il était forcé de reconnaître avec lui « que sur terre tout était autrement en vie et doctrine qui ne porte la sainte Ecriture, et il en était fort ébahi. »

Mais, d’autre part, les préjugés dont l’avait imbu son éducation, tenaient bon. « Pour vrai, a-t-il écrit plus tard, « la papauté n’était et n’est pas tant papale que mon cœur l’a été. Il a fallu que petit à petit la papauté soit tombée de mon coeur; car par le premier ébranlement elle n’est venue bas. »

Enfin les écailles tombèrent. La Bible vainquit. Jésus, Jésus lui-même, apparut à son âme dans toute sa beauté et comme le seul être adorable. « Alors, dit-il, la papauté fut entièrement renversée; je commençai à la détester comme diabolique, et la Parole eut le premier lieu en mon cœur. »

La parole, l’œuvre et la personne du Seigneur furent glorifiées du même coup dans ce cœur si longtemps retenu au service de la parole, de l ‘œuvre et de la personne humaines. Toute sa vie fut transformée par cette glorieuse illumination : « Tout se présente à moi sous une face nouvelle; l’Ecriture est éclairée; les prophètes sont ouverts; les Apôtres jettent une grande lumière dans mon âme. Une voix jusqu’ici inconnue, la voix de Christ, mon berger, mon maître, mon docteur, ma parle avec puissance. Au lieu du cœur meurtrier d’un loup enragé, je m’en vais tranquille, comme un agneau, ayant le cœur entièrement retiré du pape, et adonné à Jésus-Christ. »

Oh ! Comme il soupire alors sur les erreurs de sa vie passée ! « Que j’ai horreur de moi et de mes fautes quand ‘y pense ! O Seigneur ! si je t’eusse prié et honoré comme j’ai mais tant plus mon cœur à la messe et à servir ce morceau enchanté, lui donnant tout honneur ! » Ainsi saint Augustin, arrivé à la connaissance de Jésus, s’écriait autrefois avec larmes : « Je t’ai connue trop tard, je t’ai aimée trop tard, Beauté suprême ! »

Trop tard ! Oui, en un sens; car il est toujours trop tard pour aimer et servir Jésus-Christ; mais non dans un autre sens : car Farel, comme saint Augustin, put encore consacrer de longues années au seul Maître digne d’être aimé et servi.

La lumière allumée par Lefèvre se répandait dans Paris. Le clergé, l’université s’émurent. Lefèvre fut accusé d’hérésie pour un écart insignifiant de la tradition reçue. Il avait prétendu que trois femmes bibliques, identifiées par la tradition, Marie, sœur de Lazare, Marie-Madelaine, et la pécheresse qui oignit les pieds de Jésus, n’étaient pas la même personne !

Fatigué des tracasseries de ses collègues de la Sorbonne, il quitta Paris et accepta l’asile que lui offrait un ami puissant, Briçonnet, évêque de Meaux, qui ne visait à rien moins qu’à réformer son diocèse, sans rompre toutefois avec l’Eglise, et qui voulait pour cela profiter des lumières de Lefèvre. Bientôt Lefèvre fut suivi de Farel et de quelques autres de ses disciples qui ne pouvaient plus lutter à Paris contre les persécutions dont l’Evangile commençait à être l’objet. C’était en 1521. Farel avait une trentaine d’années. Sous l’influence de ces hommes réunis autour de Briçonnet, et dont la devis était : « La Parole de Dieu suffit », un mouvement puissant se déclara dan le diocèse de Meaux. L’Evangile retentissait dans les chaires et dans les assemblées particulières; il était reçu avidement par les artisans, les cardeurs de laine, les peigneurs et les foulons dont cette ville était peuplée. Cet évêché semblait destiné à devenir le foyer d’un incendie qui allait se propager dans la France entière.

Le clergé et l’université de Paris le comprirent. Deux ans n’étaient pas écoulés, que Briçonnet, accusé par les moines et les curés de son propre diocèse, dont il avait travaillé à réprimer les vices, fut cité à comparaître comme hérétique, et ne se sauva qu’en sacrifiant ses amis. Lefèvre fut le seul qui, en raison de la considération générale dont il jouissait, et par la protection du roi François 1er, put rester à Meaux. Quant aux autres, Farel, Roussel, etc., Briçonnet leur retira lui-même la permission de prêcher, et ils furent obligés de chercher du travail ailleurs. C’était en 1523. Cette première faiblesse entraîna bientôt Briçonnet à une seconde, plus grave encore. Le mouvement réformateur continuait à Meaux sans lui, malgré lui. Briçonnet fut accusé à Paris, plus violemment encore que la première fois. Ne trouvant plus à la cour l’appui dont il avait joui précédemment, il vit les flammes du bûcher prêtes à s’allumer pour lui. Son cœur faiblit. Il renia de nouveau sa foi. Dans une formule qui n’a pas été connue, il rétracta comme hérésie la vérité qui lui avait donné la paix. Lefèvre, le dernier de ses amis qui fût encore avec lui, fut aussi obligé de s’enfuir; il se réfugia à Strasbourg, où nous le retrouverons. C’était à la fin de 1525. « Quand même moi, votre évêque, » avait dit Briçonnet à ses ouailles dans son beau temps, et comme dans le pressentiment de sa future apostasie, je changerais de discours et de doctrine, vous, gardez-vous alors de changer comme moi. » – Ce fut le moment pour les chrétiens de Meaux de se rappeler cet avis anticipé. Nous verrons plus tard avec quelle fidélité ils le mirent en pratique.

Chassé de Meaux, Farel, semblable au chasseur qui s’enhardit à attaquer le lion dans son antre, retourna d’abord à Paris et s’y éleva énergiquement contre les erreurs de Rome. Bientôt, se voyant traqué de toutes parts, il s’enfuit et s’en alla porter l’Evangile à sa famille, en Dauphiné. Là, ses trois frères sont les premiers trophées de son zèle. La ville de Gap et ses environs retentissent de l’Evangile. Farel est cité devant les tribunaux, maltraité, chassé de la ville. Le voilà parcourant les campagnes et les hameaux sur les bords de l’Isère et de la Durance, prêchant dans les maisons dispersées, dans les pâturages, n’ayant d’abri que celui qu’il trouve dans les bois et sur le bord des torrents. Mais « Dieu est mon père » dit-il. Le bruit des bûchers qui déjà s’allument à Meaux et à Paris pour les partisans de l’Evangile ne l’effraie pas; il convertit plusieurs hommes distingués qui plus tard rendirent de grands services à la Réforme. Puis, devenu l’objet de la haine et des investigations du pouvoir, et soupirant après une activité plus libre d’entraves, il prend le parti de quitter une patrie qui n’a plus que des échafauds à offrir aux prédicateurs de l’Evangile.

Suivant des routes détournées et se cachant dans les bois, il échappe, quoique avec peine, à la poursuite de ses ennemis, et arrive, au commencement de 1524, dans cette Suisse où il devait dépenser sa vie au service de Christ.

C’est à Bâle q’il paraît d’abord. La Réformation s’y préparait par les travaux d’Oecolompade, docteur aussi attrayant par sa douceur que Farel était entraînant par son impétuosité. Oecolompade reçoit Farel en vieil ami, lui donne chez lui une modeste chambre, une table frugale, et l’introduit auprès des amis du Seigneur et de l’Evangile. C’était le temps où se renouvelait l’application de ces belles paroles : Ils n’étaient qu’un cœur et qu’une âme; toutes choses étaient communes entre eux. Spirituellement aussi tout était commun entre ces hommes de Dieu. Farel fortifiait le doux Oecolampade; celui-ci modérait le zèle souvent trop impétueux de son ami. Ils s’engageaient mutuellement à s’étudier à l’humilité et à la douceur dans leurs conversations particulières. Ils firent même un pacte dans ce noble but. Puis tous deux soutinrent ensemble publiquement des thèses rédigées par Farel, dont la première était un hommage à la Parole de Dieu, comme règle unique et infaillible de la foi et de la vie chrétienne; la dernière, un hommage à la personne de Jésus lui-même : « Jésus-Christ est notre étoile polaire et le seul astre que nous devions suivre. » On disait à Bâle, après avoir entendu cette discussion (ou plutôt cette prédication; car il n’y eut pas de discussion, aucun des adversaires n’ayant osé prendre la parole, malgré les sommations réitérées de Farel) : « Le docteur français est assez fort pour perdre à lui seul toute la Sorbonne. »

A cette époque, la Réformation se répandait déjà avec puissance dans toute l’Allemagne. Le Montbéliard, soumis au duc de Wurtemberg, qui était partisan déclaré de la rénovation religieuse, réclamait un homme pour travailler à cette œuvre. Accablé par des malheurs terribles, le jeune duc s’était réfugié dans ce comté, sa seule de ses possessions qui lui restât.

Oecolampade engage Farel à s’y rendre. Il le consacre à ce ministère nouveau par l’invocation du nom de Dieu, et lui donne au départ ce conseil de père : « Autant tu es enclin à la violence, autant tu dois t’exercer à la douceur et briser, par la modestie de la colombe, le cœur élevé du lion. Les hommes veulent être conduits, non traînés. »

Farel sut pendant quelque temps se conformer à cet avertissement affectueux. Voici le grand moyen d’évangélisation qu’il employa. Le Nouveau Testament avait été traduit à Meaux, en français, par Lefèvre, pendant qu’il était chez Briçonnet, et avait été publié, les évangiles, le 15 octobre 1522, et les autres livres, quelques semaines plus tard; le tout avait paru en un volume en 1524, à Meaux, chez Collin. Farel se mit à répandre le Nouveau Testament dans le Montbéliard, avec d’autres livres religieux, tels que la traduction de l’explication de l’Oraison dominicale par Luther : « 4 deniers de Bâle l’exemplaire », écrivait l’imprimeur Vaugris, de Bâle, à Farel, en lui envoyant les caisses qui renfermaient ces livres si nouveaux pour ce temps, « ou en gros, les 200 exemplaires, à 2 florins. » On le voit, c’était déjà une société biblique et de livres religieux. Les presses de Vaugris, à Bâle, étaient constamment occupées à l’impression de ces livres français. On les faisait parvenir à Farel, qui, du Montbéliard, les introduisait en France avec une incessante activité.

La mission de Farel dans le Montbéliard prospérait donc, pour la France du moins. Mais les moines s’irritaient; le peuple hésitait, quand, par un excès de zèle, Farel lui-même compromit tout. Vers la fin de février, jour de la fête de Saint-Antoine, Farel marchait le long de la petite rivière qui traverse la ville, au pied du rocher élevé sur lequel est bâtie la citadelle, quand sur le pont il rencontre une procession qui chantait; deux prêtres en tête portaient l’image du saint. Son cœur bouillonne. Il ne se possède plus. Le cœur élevé du lion l’emporte en ce moment sur la modestie de la colombe. Il saisit des mains des prêtres la châsse qui renfermait le saint et la jette du pont dans la rivière, en criant au peuple : « Pauvres idolâtres, ne laisserez-vous jamais votre idolâtrie ? » Il allait périr victime de la hardiesse et suivre dans le torrent le saint qu’il avait osé y précipiter, quand le bruit se répand dans la foule qu’un gouffre vient de s’ouvrir dans la rivière et d’engloutir l’image sacrée. Une terreur panique dispersa la procession, et Farel put mettre ses jours en sûreté.

Peu après, en août 1525, Farel dut quitter le Montbéliard, où, malgré la protection du duc, il ne pouvait plus prêcher qu’en secret, tant était grande l’animosité des populations attachées au catholicisme. Mais la semence qu’il y avait répandue ne quitta point avec lui ce pays.

Farel se rendit à Strasbourg, où la Réformation était déjà fondée par les travaux de plusieurs hommes célèbres, Bucer, Capiton et d’autres, et où elle se répandait avec une grande force. Cette ville était libre et n’appartenait pas encore à la France.

A peine y était-il arrivé, qu’il y goûta l’une des plus grandes douceurs qui pût lui être réservée, celle de voir arriver son vieil ami Lefèvre, dont la persécution l’avait séparé depuis trois ans, et qui venait de quitter Meaux après la chute de Briçonnet. Avec quelle joie le jeune missionnaire serra la main de son vieil ami ! Ils demeuraient tous deux, avec d’autres exilés français dans la maison de Capiton, pasteur de l’église de Strasbourg. Car à cette époque les maisons de Capiton, d’Oecolampade, de Zwingli, de Luther, étaient comme des hôtelleries, ouvertes à tous les défenseurs de la vérité. Ils communiaient avec tous les frères à la Cène du Seigneur administrée conformément à l’institution de Jésus-Christ. Ils recevaient les marques les plus touchantes de respect et d’amour au sein de cette église nouvellement formée. Toute la ville, jusqu’aux enfants, saluaient avec vénération le vieux docteur français, le vétéran de la Réforme, lorsque, appuyé sur le bras de son jeune ami, il se rendait aux enseignements des illustres docteurs strasbourgeois. Farel rappelait alors à son maître que celui-ci lui avait dit autrefois à Paris : « Guillaume, Dieu renouvellera le monde et tu le verras. » Et le pieux vieillard, les yeux mouillés de larmes de joie, répondit : « Oui, Dieu renouvelle le monde ! O mon fils, continue à prêcher avec courage le saint Evangile de Jésus-Christ. »

Cependant Farel ne pouvait rester oisif. On prétend que pendant son séjour à Strasbourg, il jeta dans cette ville les fondements de l’Eglise française réformée qui y subsiste encore à cette heure.

Mais ce travail sans difficulté, sans danger, n’était pas ce qui convenait à un ouvrier de la trempe de Farel. Son œil d’aigle cherchait quelque proie plus difficile à ravir.

La France lui était fermée. L’Allemagne n’avait pas besoin de lui. La Réformation dirigée par Luther, Mélanchton et tant d’autres, y faisait glorieusement son chemin. D’ailleurs la connaissance de la langue lui manquait. La Suisse devait se présenter d’elle-même à sa pensée. Zurich venait d’abolir la messe. Berne était sur le point de suivre cet exemple. Bâle se débattait encore entre ses bourgeois qui demandaient à grands cris la Réforme, et le clergé, appuyé par l’université, qui résistait à tout. Mais la différence de la langue était pour Farel un obstacle à une mission dans ces contrées. Lucerne et les petit cantons s’étaient déjà déclarés ennemis irréconciliables de la Réforme. Une tentative sur ce point était donc plus impossible encore. Restait la Suisse française ou romande, comprenant les pays de Neuchâtel, Vaud et Genève, et de plus, le Jura bernois, une partie de Fribourg et le Bas Valais. Dans cette partie de la Suisse on parle la même langue qu’en France. Cette contrée, en effet, ne fut pas envahie autrefois, comme la Suisse orientale, par le peuple grossier et cruel des Allemands; elle tomba sous le joug des tribus plus douces et civilisées des Bourguignons qui, loin d’imposer leur langue germaine aux peuples conquis, adoptèrent plutôt celle des vaincus. Au temps de la Réformation, la Suisse française était l’une des plus solides forteresses du papisme en Europe.

Quatre évêques, celui de Bâle, celui de Lausanne, au diocèse duquel appartenait notre pays, celui de Genève et celui de Sion, maintenaient à main-forte cette petite contrée sous le joug papal. Au Val-de-Tavannes, à Neuchâtel, à Lausanne, à Genève, des chapitres de chanoines, formés des hommes les plus instruits et occupant, chez nous du moins, de hautes places dans l’Etat, appuyaient l’évêque. Le bon Guillaume remplissait le cœur du peuple neuchâtelois de ses miracles passés et présents et était plus Dieu à Neuchâtel que Dieu lui-même.

Tel était chez nous l’état des choses, quand un autre Guillaume, inconnu jusqu’alors à Neuchâtel, vint faire oublier l’ancien et renverser dans notre pays l’édifice papal. Guillaume Farel quitta Strasbourg en 1526. Il était à pied, accompagné d’un seul ami dont le nom nous est inconnu. Le premier soir de leur voyage, ils s’égarent. Des torrents d’eau tombent du ciel. La nuit survient. Désespérant de trouver leur chemin, ils s’assirent au milieu de la route.

« Ah ! dit Farel dans une lettre à ses amis de Strasbourg, Dieu en me montrant ainsi mon impuissance dans les petites choses, a voulu m’apprendre mon incapacité dans les plus grandes sans Jésus-Christ. » – Mais bientôt, fortifiés par la prière, les deux amis se relèvent, s’engagent dans un marais, nagent à travers les eaux, traversent des vignes, des champs, des forêts, et n’arrivent à leur but que mouillés jusqu’aux os et couverts de boue. Cette nuit, qu’il n’oublia jamais, servit à briser sa force propre, mais en même temps à lui communiquer une nouvelle vertu d’en haut.

Ce fut, à ce q’il paraît, à cette époque qu’il fit sa première apparition à Neuchâtel. Habillé en prêtre, il essaya d’y prêcher. Mais reconnu au moment où il allait monter en chaire, il fut expulsé de la ville. Ainsi raconte Ruchat.

Farel se rend à Berne pour s’entendre avec le pasteur Haller, qui était dans cette ville le principal promoteur de la Réformation. Celui-ci lui conseille d’aller s’établir à Aigle; ce bailliage, ainsi que tout le canton de Vaud, était alors soumis aux Bernois. L’usage de la langue française et la domination de Berne semblaient en effet désigner cette contrée, plutôt que tout autre dans la Suisse romande, à l’activité de Farel. C’était comme le côté faible de la forteresse. Ce fut par là que Farel commença l’attaque. Sous le nom de Maître Ursin, (nom qui rappelait sans doute à mot couvert le patronage de messeigneurs de Berne) et sous l’apparence d’un maître d’école, il s’établit à Aigle dans l’hiver de 1526-27. Le jour il enseigne à lire aux enfants pauvres; le soir, quittant ses abécédaires, il se plonge dans les Ecritures grecques et hébraïques, et médite les écrits de Luther et de Zwingli. Mais bientôt ce ne sont plus seulement les enfants, ce sont les pères de famille qui se réunissent pour entendre les leçons du maître Ursin.

Il leur explique l’Ecriture; à cette lumière c’en est bientôt fait dans ces cœurs du purgatoire et de l’invocation des saints. Un troupeau évangélique se forme autour du maître d’école. Le Conseil de Berne, apprenant ces succès, lui fait parvenir en mars 1527 des lettres-patentes par lesquelles il le nomme pasteur à Aigle, chargé d’expliquer les Ecritures au peuple de la contrée.

Et voici qu’un jour le maître d’école, quittant sa classe : « Je suis Guillaume Farel, » dit-il. Puis il monte en chaire et prêche ouvertement Jésus-Christ au peuple stupéfait. Au premier moment, les prêtres et les magistrats du lieu restent interdits. Puis ils se ravisent, et, entraînant dans leur parti le bailli, Jacques de Rovéréa, ils défendent à Farel de continuer ses prédications. Les Conseils de Berne apprenant cette résistance, font afficher aux portes de toutes les églises du bailliage une ordonnance en faveur de Farel. C’est le signal d’une révolte. « A bas Farel ! A bas messieurs de Berne ! » s’écrie-t-on dans toute la contrée. Un moment Farel et ses adhérents sont en péril. Enfin le Réformateur doit quitter la place et abandonner pour un temps cette contrée, non sans avoir reconnu que l’appui du pouvoir civil, en affaire religieuse, est souvent, pour celui qui s’y confie, une faiblesse plutôt qu’une force.

Peut-être était-ce sous le poids de cette expérience douloureuse que, le 10 mai 1527, Farel écrivait dans une lettre encore aujourd’hui conservée au milieu de nous : « Une charité fervente, voilà le « bélier puissant avec lequel nous pouvons abattre les orgueilleuses murailles de la papauté. »

Après une tentative infructueuse à Lausanne, Farel ne tarda pas à revenir à Aigle. Une lutte publique qu’il soutint là avec un moine mendiant qui l’avait injurié. Lutte qui est racontée en détail dans les chroniques du temps et qui tourna à la honte du défenseur de la papauté, fit faire un grand pas à la cause de la Réforme.

Enfin, selon l’usage du temps, on procéda à une votation générale dans tout le bailliage sur la question religieuse. Des quatre districts, trois, ceux d’Aigle, de Bex et d’Ollon, se déclarèrent pour l’abolition de la messe. Aux Ormonts, la majorité fut pour le maintien du catholicisme.

Malgré la votation qui assignait le district d’Ollon à la Réforme, Farel courut un grand danger dans les montagnes de cette contrée. Les paysans ne voulaient pas permettre qu’il vint consommer chez eux l’œuvre commencée. D’un autre côté, ils craignaient de s’attirer l’animadversion des Bernois, s’ils maltraitaient le Réformateur. Ils lâchèrent donc sur lui leurs femmes armées de battoirs de blanchisseuses. Farel n’échappa qu’avec peine à leur furie et à leurs coups. Son compagnon, Claude de Gloutinis, ayant essayé de prêcher dans le temple des Ormonts, on sonna tout à coup les cloches à pleine volée. C’était là un genre d’éloquence contre lequel les réformateurs se trouvaient sans armes. La réformation totale de la contrée ne fut accomplie qu’un peu plus tard.

Farel n’attendit pas ce résultat pour tenter l’assaut sur un nouveau point. L’étendard de l’Evangile flottait à Aigle. Il vint le planter à Morat. Les districts d’Orbe, Grandson et Morat étaient alors propriété commune de Berne et de Fribourg.

Lorsque le bailli était Fribourgeois, Berne envoyait les ordres; lorsque le bailli était Bernois, les ordres partaient de Fribourg. Sous la protection bernois Farel prêche à Morat, et les partisans de la Réforme ne tardent pas à y paraître assez nombreux pour que l’on puise procéder à une votation. C’était trop tôt. La majorité fut pour le maintien de la messe. Farel abandonna pour un temps ce champ de travail et retourna à Lausanne. Nouvel essai de prédication, mais aussi infructueux que les précédents. Les bons Lausannois aiment le plaisir. Sans doute ils s’indignent des orgies de leurs prêtres; mais quand ils rencontrent la figure austère du Réformateur, ils s’effrayent bien davantage; et, tout compté ils préfèrent encore la face réjouie de leurs chanoines.

De Lausanne, Farel se rendit à Berne pour y assister à la discussion solennelle qui décida de l’introduction de la Réformation dan ce canton. Elle dura du 7 au 25 janvier 1528. 350 ecclésiastiques suisses et étrangers y assistaient; une foule de laïques de tous rangs y étaient accourus : 4 présidents maintenaient l’ordre dans la discussion; 4 secrétaires tenaient le protocole. Toutes les questions en litige entre le papisme et la Réforme furent discutées à fond et avec une entière liberté pendant ces dix-huit jours. La science biblique et l’éloquence puissante de Zwingli, venu de Zürich, de Haller de Berne, et des autres théologiens protestants, au nombre desquels se trouvait Farel, firent pencher la balance du côté de la Réforme. L’Evangile l’emporta dans le canton de Berne sur les traditions humaines.

Après ce grand et solennel triomphe de la cause évangélique, Farel revint à Morat. Cette fois la vérité y fit de rapides progrès. De Payerne, d’Avenches et des contrées circonvoisines on accourait pour l’entendre. Aux jours de fête on disait gaiement dans les campagnes : « Allons à Morat entendre les prêcheurs. » Chemin faisant, la bande folâtre s’exhortait à ne pas se laisser prendre au moins dans les filets de l’hérésie. Le soir, en retournant dans ses demeures, elle ne plaisantait plus : on revenait sérieux. Une grande question, celle du salut, préoccupait les esprits. On discutait avec vivacité sur ce que l’on avait entendu, et parmi ces troupes, le matin si rieuses, se comptaient maintenant en grand nombre les candidats de la foi. Farel vit que le feu était allumé et qu’il pétillait déjà dans les gerbes. Cela lui suffit pour le moment. Il partit. Une nouvelle conquête occupait déjà les pensées de cet homme infatigable.

Par delà la sommité du Vully, son œil avait contemplé les cimes bleuâtres de notre Jura, et son cœur brûlait de tenter cette nouvelle conquête. Encore une fois il court à Aigle pour y travailler à la consommation de la Réformation. Il revient à Morat, s’en va prêcher à Bienne et dans les environs; visite pour la première fois la Neuveville, alors dépendante de l’évêque de Bâle, prince de Porrentruy. Celui-ci porte plainte à Berne contre Farel, qui ose venir prêcher dans son diocèse. Farel est obligé de quitter la Neuveville, et c’est en décembre 1529 qu’il met enfin le pied sur le sol neuchâtelois. Il n’ignore pas quelle lutte l’attend sur ce nouveau champ de bataille. mais que lui importe ? « Dieu est mon Père ! » Dès longtemps voilà sa devise.

On a appelé Farel « le premier et le plus grand missionnaire de la réformation française ». L’esquisse rapide que nous venons de tracer des travaux de cet homme de Dieu jusqu’au jour de son arrivée au milieu de nous, ne suffit-elle pas déjà pour justifier ce titre ? Sans doute, à voir ses allures impétueuses, on serait parfois tenté de se demander s’il ne confond pas la fougue avec le zèle, et de craindre que l’impatience de la chair ne domine chez lui l’impulsion de l’Esprit.

Un pareil soupçon sur le caractère de Farel et de son activité n’est possible qu’à la condition d’ignorer le zèle catholique de son enfance et de sa jeunesse, et les luttes violentes à travers lesquelles il était parvenu à la possession de la vérité évangélique, et l’illumination bienheureuse qui avait décidé de sa conversion, et le changement radial qui s’était opéré chez lui à cette époque de sa vie. Lorsqu’on a, comme nous venons de le faire, suivi Farel du hameau des Farelles à l’université de Paris, et de ses études à Paris à son arrivée à Neuchâtel, on sent bien que le feu qui l’anime est tout autre chose qu’un esprit d’opposition charnelle. L’on comprend que le mobile de cette puissante et incessante activité est celui-là même q’exprimaient les apôtres quand ils se justifiaient devant le sanhédrin en disant : Nous ne pouvons pas ne pas témoigner des choses que nous avons entendues et vues. On a dit de Farel « qu’un mot impie l’émouvait plus qu’un coup d’épée. » Le coup d’épée ne s’adressait qu’a sa personne; le mot impie attentait à l’honneur de Dieu. Il s’inquiétait à peine du premier; mais il foudroyait le second. Entendre le nom de Jésus blasphémé, ou voir seulement sa glorieuse figure éclipsée par les images de Marie et des saints, lui faisait le même effet qu’à un fils respectueux l’ouïe d’une insulte à la personne de son père et de sa mère. Gloire à Dieu, à Dieu seul ! Ce fut bien là l’âme de sa dévorante activité.

A ce premier sentiment s’en joignait un second : Farel, tout en étant avant tout l’homme de Dieu, était aussi l’homme du pauvre peuple. C’est un trait qui lui est commun avec le grand Réformateur de l’Allemagne, Luther. Voir le peuple retenu dans la superstition et dégradé par la religion qui devait l’éclairer et l’ennoblir, était pour lui un spectacle non moins intolérable que celui du nom de Dieu déshonoré.

Sans doute il a pu arriver que, comme à Montbéliard par exemple, la fougue de la chair ait fait irruption parfois dans son activité d’évangéliste. Farel n’était pas plus saint que l’Apôtre qui s’attira de la part de Jésus cette réprimande : Pierre, remets ton épée dans le fourreau. Le Maître seul a été sans tache. En lui seul une douceur accomplie se trouve unie à la plus indomptable fermeté et au zèle le plus ardent. Mais heureux le serviteur de Christ dont on peut dire qu’au milieu de tous ses défauts, la devise de sa vie fut néanmoins : Le zèle de ta maison m’a dévoré. Tel fut Farel ! Dieu veuille faire reposer toujours le manteau de cet Elie sur les épaules de quelqu’un de ses successeurs au milieu de nous !

La prudence de Lefèvre ne fera jamais défaut à l’Eglise neuchâteloise; mais le zèle de Farel…

Référence: Histoire de la Réformation dans le Pays de Neuchâtel, Frédéric Godet, 1859

Le prélude évangélique

Dès le début de la Réforme (xvie siècle) de petits groupes protestants (anabaptistes, évangéliques mennonites; en Alsace, en Suisse et en Allemagne notamment) souhaitent revenir à une piété et à une foi conformes à l’Évangile avec un engagement plus personnel envers le message du Christ. Ils se distinguent de Luther et Calvin par une réforme dite « radicale ». Ils revendiquent la séparation des Églises et de l’État et plaident pour des assemblées autonomes composées de convertis. Par ailleurs, ils refusent pour la plupart le baptême des enfants. Entre 1525 et 1529, il n’y avait que 29 groupes de ce type à Zurich et 10 à Schaffhouse. Vers 1630, on les estime au nombre de 4 000. Le courant évangélique continue d’irriguer les Églises de la Réforme et engendre des communautés vivantes. Dans les pays protestants qui faisaient preuve de tolérance, ces petites Églises de professants ont pu progresser, remettant en lumière de nouvelles facettes de l’enseignement du Nouveau Testament. Certaines églises de types évangéliques qui existent aujourd’hui en France plongent leurs racine au XVIe ou xviie siècle siècle (notamment en Alsace). Ces églises se reconnaissent comme églises évangéliques et sont recensées dans l’annuaire des différentes églises évangéliques de France.
C’est ainsi qu’en Grande-Bretagne, se développèrent les Baptistes et les Quakers. En Allemagne, les Frères Moraves retrouvaient toute l’importance de cette rencontre avec Dieu que la Bible appelle « conversion ». En Angleterre, à la fin du xviiie siècle, John Wesley, pasteur de l’Église anglicane, prêche un retour aux sources de la foi. Il fonde des Églises si bien organisées qu’on les appelle « Méthodistes ». C’est encore l’émergence du courant évangélique au sein même des Églises qui réapparaît tout au long du xixe siècle, avec l’Armée du Salut, la Mission de Paris, les Sociétés bibliques. Ce mouvement a mis en valeur l’autorité des Écritures et la piété des temps apostoliques au sein du christianisme, tout en l’insérant dans la modernité. Henri Dunant fondateur de la Croix Rouge internationale, Martin Luther King, William Booth fondateur de l’Armée du Salut sont autant de personnages évangéliques marquants dans notre société3.

Martin Luther, le grand réformateur

L’un des professeurs les plus célèbres de Leipzig, connu comme « la lumière du monde », dit de Luther :  » Ce moine fera honte à tous les docteurs; il annoncera une doctrine nouvelle et réformera toute l’Eglise, parce qu’il se base sur la Parole du Christ, la Parole à laquelle personne au monde ne peut résister, que personne ne peut réfuter, même lorsqu’on l’attaque avec toutes les armes de la philosophie. »

« Jamais nulle part dans le monde, on n’a écrit de livre plus facile à comprendre que la Bible. Comparée aux autres livres, elle est comme le soleil par rapport à toutes les autres lumières. Ne vous laissez convaincre par personne de l’abandonner sous aucun prétexte. Si vous vous en écartez un instant, tout est perdu; on pourra vous entraîner n’importe où. Si vous restez fidèle aux Ecritures, vous serez victorieux ». – Luther

Dans sa prison, après sa condamnation par le Pape à être brûlé vif, Jean Hus déclara: « Ils peuvent tuer l’oie (dans sa langue, hus signifie oie), mais dans cent ans apparaîtra un cygne qu’ils ne pourront brûler. »

Il neigeait et un vent glacé hurlait furieusement autour de la maison, le jour où ce « cygne » naquit à Eisleben en Allemagne. Le lendemain, le nouveau-né fut baptisé dans l’église Saint Pierre et Saint Paul, et comme c’était la Saint Martin, l’enfant reçut le nom de Martin Luther.

Cent deux ans après que Jan Hus eut rendu l’âme sur le bûcher, le « cygne » affichait à la porte de l’église de Wittemberg ses quatre-vingt-quinze thèses contre la vente des indulgences, acte qui fut à l’origine de la Grande Réforme. Jean Hus s’était trompé de deux années seulement dans sa prédiction.

Afin de donner toute sa valeur à l’œuvre de Martin Luther, il faut se rappeler l’obscurantisme et la confusion qui régnaient à l’époque de sa naissance.

D’après les estimations, au moins un million d’Albigeois étaient morts en France sur l’ordre du Pape d’exterminer sans pitié ces « hérétiques » (qui soutenaient la Parole de Dieu). Wycliffe, « l’étoile du matin de la Réforme », avait traduit la Bible en langue anglaise. Jean Hus, disciple de Wycliffe, était mort sur le bûcher en Bohème en suppliant le Seigneur de pardonner à ses persécuteurs. Jérôme de Prague, compagnon de Hus et érudit, avait subi le même supplice, chantant des hymnes dans les flammes jusqu’à ce qu’il rende son dernier soupir. Wessel, célèbre prédicateur d’Erfurt, avait été mis en prison pour avoir enseigné que le salut s’obtenait par la grâce. Mis aux fers, il mourut quatre ans avant la naissance de Luther. En Italie, quinze ans après la naissance de Luther, Savonarole, homme de Dieu et fidèle prédicateur de la Parole, fut pendu et son corps réduit en cendres, sur ordre de l’Eglise.

C’est à cette époque que naquit Martin Luther. Comme nombre d’hommes parmi les plus célèbres, il appartenait à une famille pauvre. Il avait l’habitude de dire: « Je suis fils de paysans, mon père, mon grand-père et mon arrière grand-père étaient de vrais paysans ». Puis, il ajouta:  » Nous avons autant de raisons de nous glorifier de notre ascendance que le diable de s’enorgueillir de ce qu’il descend des anges ».

Les parents de Martin devaient travailler sans répit et sans repos pour habiller, nourrir et éduquer leurs sept enfants. Le père travaillait dans les mines de cuivre et la mère, en plus de ses tâches domestiques, transportait du bois pour le feu sur son dos.

Non seulement ses parents se préoccupaient de la croissance physique et intellectuelle de leurs enfants, mais ils se souciaient également de leur développement spirituel. Lorsque Martin eut l’âge de la raison, son père lui apprit à se mettre à genoux à côté de son lit, le soir avant de se coucher, et à prier Dieu afin que l’enfant « se souvienne de son Créateur » (Ecclésiaste 12:1).

Sa mère était sincère et pieuse; ainsi, elle apprit à ses enfants à considérer tous les moines comme des hommes saints et toute transgression des règlements de l’Eglise comme une transgression des lois de Dieu. Martin apprit les Dix Commandements et le Notre Père, à respecter le Saint Siège dans la Rome lointaine et sacrée et à regarder avec révérence tout ossement ou morceau de vêtement ayant appartenu à un saint. Cependant, sa religion reposait davantage sur un Dieu juge vengeur plutôt qu’ami des petits enfants (Matthieu 19:13-15). Une fois adulte, Luther écrivit: « Entendre mentionner le nom du Christ me faisait trembler et pâlir, car on m’avait appris à Le considérer comme un juge coléreux. On nous avait appris que nous devions nous-mêmes faire propitiation pour nos péchés; que nous ne pouvions pas racheter suffisamment nos fautes et qu’il était nécessaire de recourir aux saints du ciel et de prier Marie pour qu’elle intercède en notre faveur afin de détourner de nous la colère du Christ ».

Le père de Martin, très satisfait des résultats scolaires de son fils dans la petite ville où ils demeuraient, décida de l’envoyer, lorsqu’il eut treize ans, à l’école franciscaine de la ville de Magdeburg.

Le jeune garçon se présentait souvent à la confession où le prêtre lui imposait pénitence et l’obligeait à faire de bonnes actions afin d’obtenir l’absolution. Martin s’efforçait sans répit d’obtenir la faveur de Dieu au moyen de la piété, et ce même désir l’amena plus tard à la vie monastique.

Pour subvenir à ses besoins à Magdeburg, Martin devait demander l’aumône dans les rues, chantant de porte en porte. Ses parents, pensant que cela irait mieux à Eisenach, l’envoyèrent étudier dans cette ville où, en outre, habitaient des parents de sa mère. Néanmoins, ces parents ne lui apportèrent aucune aide et le jeune garçon dut continuer à demander l’aumône pour pouvoir se nourrir.

Alors qu’il était sur le point d’abandonner ses études, pour prendre un travail manuel, une dame aisée, Madame Ursule Cota, impressionnée par ses prières à l’église et émue par l’humilité avec laquelle il recevait les restes de repas qu’on lui donnait à sa porte, l’accueillit au sein de sa famille. Pour la première fois, Luther découvrit ce qu’était l’abondance. Des années plus tard, il parlait d’Eisenach comme de « la ville bien-aimée ». Lorsque Luther fut devenu célèbre, l’un des enfants de la famille Cota alla faire des études à Wittenberg, où Luther l’accueillit chez lui.

Pendant son séjour chez madame Cota, sa tendre mère adoptive, Martin fit des progrès très rapides et reçut une solide instruction. Son maître, Jean Trebunius, était un homme cultivé et soigné. Il ne maltraitait pas ses élèves comme le faisaient les autres maîtres. On raconte que lorsqu’il rencontrait les enfants de son école, il les saluait en retirant son chapeau, car « personne ne savait si parmi eux ne se trouvaient pas de futurs docteurs, régents, chanceliers ou rois […] » Quant à Martin, l’ambiance de l’école et du foyer lui permit de se forger un caractère fort et inébranlable, si nécessaire pour affronter les ennemis redoutables de Dieu.

Martin était plus sérieux et plus pieux que les autres enfants de son âge. C’est en pensant à cela que Madame Cota, à l’heure de sa mort, dit que Dieu avait béni son foyer à partir du jour où Luther y était entré.

Pendant ce temps, la situation économique des parents de Martin s’était quelque peu améliorée. Le père avait acquis un four pour fondre le cuivre et il en acheta ensuite deux autres. Il avait été élu conseiller de sa ville et il commençait à faire des projets pour l’instruction des ses enfants. Cependant, Martin n’eut jamais honte de ses jours d’épreuves et de misère; au contraire, il les considérait comme la main de Dieu qui l’avait guidé, dirigé et préparé pour sa grande œuvre. Personne ne peut, une fois adulte, affronter sérieusement et avec courage les vicissitudes de la vie si l’expérience ne lui a rien appris dans sa jeunesse.

A dix-huit ans, Martin désirait faire des études universitaires. Son père, conscient des capacités de son fils, l’envoya à Erfurt qui était alors le centre intellectuel du pays, où plus de mille étudiants suivaient des cours. Le jeune homme étudia avec tant d’acharnement qu’à la fin du troisième trimestre, il obtint le grade de bachelier en philosophie. A vingt et un ans, il atteignit le deuxième grade académique, celui de docteur en philosophie; les étudiants, les professeurs et les autorités lui rendirent l’hommage qu’il méritait.

Dans la ville d’Erfurt même, on comptait cent propriétés appartenant à l’Eglise, y compris huit couvents. Il y avait également une importante bibliothèque qui dépendait de l’université, où Luther passait tout son temps libre. Il priait toujours Dieu avec ferveur pour qu’il lui accorde sa bénédiction dans ses études. Il avait coutume de dire: « Bien prier est la partie la plus importante des études. » Un de ses camarades écrivit à son sujet: « Chaque matin, il fait précéder ses études d’une visite à l’église et d’une prière à Dieu ».

Son père, qui désirait voir Martin devenir un célèbre avocat, lui acheta le Corpus juris, une grande œuvre de jurisprudence qui coûtait très cher.

Cependant l’âme de Martin désirait Dieu avec ardeur et par-dessus toutes choses. Divers événements influencèrent Luther, l’amenant à embrasser la vie monastique, une décision qui emplit son père de tristesse et horrifia ses compagnons de l’université.

Premièrement, dans la bibliothèque, il découvrit le merveilleux Livre des livres, la Bible complète, en latin. Jusqu’alors Luther avait cru que les petits extraits choisis par l’Eglise pour être lus le dimanche, constituaient la totalité de la Parole de Dieu. Après avoir lu la Bible pendant un long moment, il s’écria:  » Oh! Si la Providence pouvait me donner un tel livre, pour moi tout seul!  » A mesure qu’il lisait les Ecritures, son cœur se mit à percevoir la lumière que répandait la Parole de Dieu et son âme à ressentir une soif de Dieu toujours plus grande.

A l’époque où il devint bachelier, ses longues heures d’étude le rendirent malade et sa maladie l’amena aux portes de la mort. Ainsi, sa faim de la parole de Dieu s’enracina encore plus profondément dans le cœur de Luther. Quelque temps après cette maladie, alors qu’il rendait visite à sa famille, il reçut un coup d’épée et il faillit mourir deux fois avant qu’un chirurgien ne réussisse à guérir la blessure. Pour Luther, le salut de son âme prévalait sur tout autre désir.

Un jour, un de ses amis intimes d’université fut assassiné.  » Ah!, s’écria Luther, horrifié, que serait-il advenu de moi si j’avais été appelé dans l’autre vie si inopinément?  »

Mais parmi tous ces événements, celui qui ébranla le plus l’esprit de Luther, fut celui qu’il vécut pendant un terrible orage alors qu’il revenait de chez ses parents. Il ne pouvait se mettre à l’abri nulle part. Le ciel était en feu, les éclairs déchiraient les nuages sans arrêt. Soudain, un éclair frappa à côté de lui. Luther, empli d’épouvante et se sentant déjà près de l’enfer, se prosterna en criant:  » Sainte Anne, sauve-moi et je me ferai moine!  »

Plus tard, Luther appela cet incident:  » Ma voie royale vers Damas  » et il tint la promesse qu’il avait faite à Sainte Anne. Il invita alors ses camarades à dîner avec lui. Après le repas, alors que ses amis se divertissaient en discutant tout en écoutant de la musique, il leur annonça soudain qu’à partir de ce moment, ils pouvaient le considérer comme mort, car il allait entrer au couvent. Ses amis essayèrent en vain de le dissuader. Dans l’obscurité de cette même nuit, le jeune homme, qui n’avait pas encore vingt-deux ans, se rendit au couvent des Augustins, frappa, la porte s’ouvrit et Luther entra. Le professeur admiré et fêté, la gloire de l’université, celui qui avait passé des jours et des nuits penché sur ses livres, n’était plus maintenant qu’un simple frère augustin!

Le monastère des Augustins était le meilleur des cloîtres d’Erfurt. Ses moines étaient les prédicateurs de la ville, très estimés pour leurs œuvres de charité envers la classe pauvre et opprimée. Il n’y eut jamais dans ce couvent un moine plus soumis, plus dévoué et plus pieux que Martin Luther. Il effectuait les travaux les plus humbles, comme portier, fossoyeur, balayeur de l’église et des cellules des moines. Il ne refusait pas de sortir mendier le pain quotidien pour le couvent dans les rues d’Erfurt.

Pendant son année de noviciat, avant qu’il fasse ses vœux, les amis de Luther firent tout ce qui était en leur pouvoir pour le dissuader de persévérer dans sa décision. Les camarades qu’il avait invités à dîner pour leur annoncer son intention de se faire moine, restèrent deux jours près du portail du couvent, dans l’espoir qu’il reviendrait vers eux. Le père de Luther faillit devenir fou lorsqu’il comprit que ses prières étaient inutiles et que tous les projets qu’il avait faits pour l’avenir de son fils étaient détruits.

Luther s’excusait en disant: « J’ai fait une promesse à Sainte Anne, pour sauver mon âme. Je suis entré au couvent et j’ai accepté cette condition spirituelle uniquement pour servir Dieu et lui plaire pour l’éternité. »

Cependant, Luther s’était fait trop d’illusions.

Après avoir essayé de crucifier sa chair par des jeûnes prolongés, en s’imposant les privations les plus sévères, en effectuant un nombre incalculable de veilles, enfermé dans sa cellule, il devait encore lutter contre les mauvaises pensées. Son âme clamait : ‘Donne-moi la sainteté ou je meurs pour toute l’éternité; emporte-moi vers le fleuve aux eaux pures et non à ces sources d’eaux contaminées; conduis-moi vers les eaux de vie qui jaillissent du trône de Dieu ».

Un jour, Luther trouva dans la bibliothèque du couvent une vieille bible en latin, attachée à la table par une chaîne; pour lui, ce fut un trésor infiniment plus précieux que tous les trésors littéraires du couvent. Il fut si complètement absorbé par sa lecture que pendant des semaines entières, il oubliait de répéter les prières du jour de l’ordre. Ensuite, réveillé par la voix de sa conscience, Luther se repentit de sa négligence; ses remords étaient tels qu’ils l’empêchaient de dormir. Il s’efforça donc de réparer son erreur et il y mit tant d’acharnement qu’il en oubliait de se nourrir.

Dans cet état, décharné par tant de jeûnes et de veilles, il se sentit oppressé par la crainte au point d’en perdre connaissance et de tomber sur le sol. C’est ainsi que le trouvèrent les autres moines qui admirèrent une fois de plus son exceptionnelle piété! Luther ne reprit conscience que lorsqu’un groupe de frères du chœur l’entourèrent en chantant. La douce harmonie arriva jusqu’à son âme et réveilla son esprit. Cependant, même à ce moment-là il lui manquait encore la paix perpétuelle de l’âme, il n’avait pas encore entendu le chœur céleste chanter: « Gloire à Dieu et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté « .

A cette époque, le vicaire général de l’ordre des Augustins, Staupitz, vint en visite au couvent. C’était un homme de grand discernement et d’une piété profonde; il comprit immédiatement le problème du jeune moine et lui offrit une bible dans laquelle celui-ci put lire: « Le juste vivra par la foi ». Depuis bien longtemps, Luther soupirait:  » Oh, que Dieu me donne un tel livre rien que pour moi! » Maintenant il l’avait enfin!

Il trouva un grand réconfort à la lecture de la Bible, mais la tâche ne pouvait être accomplie en un jour. Il resta donc plus résolu que jamais à atteindre la paix par la vie monastique, jeûnant et passant des nuits entières sans dormir. Gravement malade, il s’écria: « Mes péchés, mes péchés! » Bien que sa vie fût sans tache, comme il l’affirmait et comme d’autres en témoignaient, il se sentait coupable devant Dieu, jusqu’à ce qu’un vieux moine lui rappelât une parole du Credo: « Je crois dans le pardon des péchés ». Il vit alors que Dieu avait non seulement pardonné les péchés de Daniel et de Simon Pierre, mais également les siens.

Peu de temps après ces événements, Luther fut ordonné prêtre. La première messe qu’il célébra fut un grand événement. Son père, qui ne lui avait pas pardonné depuis le jour où il avait abandonné ses études de jurisprudence, y assista, après être venu à cheval de Mansfield en compagnie de vingt-cinq amis et avec un don important pour le couvent.

Lorsqu’il eut vingt-cinq ans, Luther fut nommé à la chaire de philosophie de Wittenberg, où il alla vivre dans le couvent de son ordre. Cependant, son âme avait soif de la Parole de Dieu et de la connaissance de Christ. Outre les occupations que lui imposait sa chaire de philosophie, il se consacra à l’étude des Ecritures et en cette première année il obtint le titre de « licencié ès Ecritures ». Son âme brûlait du feu du ciel; de toutes parts affluaient des multitudes pour écouter ses sermons, jaillis directement de son cœur, sur les merveilleuses vérités que lui révélaient les Ecritures. L’un des professeurs les plus célèbres de Leipzig, connu comme « la lumière du monde », dit de lui:  » Ce moine fera honte à tous les docteurs; il annoncera une doctrine nouvelle et réformera toute l’Eglise, parce qu’il se base sur la Parole du Christ, la Parole à laquelle personne au monde ne peut résister, que personne ne peut réfuter, même lorsqu’on l’attaque avec toutes les armes de la philosophie. »

L’un des moments cruciaux de la vie de Luther fut sa visite à Rome. Une grave dispute avait surgi entre sept couvents d’Augustins et il fut décidé de porter les points de désaccord devant le Pape pour qu’il tranche. Comme Luther était le plus habile et le plus éloquent et qu’il était en outre très estimé et respecté par tous ceux qui le connaissaient, il fut choisi pour représenter son couvent à Rome. ‘

Luther fit le voyage à pied en compagnie d’un autre moine. En ce temps là, Luther était toujours fidèle et entièrement dévoué à l’Eglise catholique. Quand ils arrivèrent enfin à un endroit sur la route d’où l’on pouvait voir la ville célèbre, Luther tomba à genoux et s’exclama: « Ville sainte, je te salue! »

Les deux moines passèrent un mois à Rome où ils visitèrent les divers sanctuaires et les lieux de pèlerinage. Luther célébra la messe dix fois. Il regretta que ses parents ne fussent pas encore morts, parce qu’il aurait pu les délivrer du purgatoire! Un jour, montant les saintes marches à genoux, afin d’obtenir l’indulgence que le chef de l’Eglise promettait en récompense de ce sacrifice, les paroles de Dieu résonnèrent dans ses oreilles avec un bruit de tonnerre: « Le juste vivra par la foi. » Luther se leva et s’en alla, tout honteux.

Après avoir vu la corruption qui régnait partout à Rome, son âme se raccrocha encore davantage à la Bible. De retour à son couvent, le. vicaire général insista pour qu’il suivît les cours nécessaires pour obtenir le titre de docteur, qui lui donnerait le droit de prêcher. Néanmoins, conscient de l’énorme responsabilité que ceci entraînerait devant Dieu et ne voulant pas céder, Luther dit: « C’est une chose d’une extrême importance pour un homme de parler à la place de Dieu […] Ah! Docteur, en me demandant cela, vous m’ôtez la vie; je ne tiendrai pas plus de trois mois ». Le vicaire général lui répondit: « Cela n’a pas d’importance, qu’il en soit ainsi au nom de Dieu, car Dieu a aussi besoin au ciel d’hommes consacrés et intelligents ».

Elevé à la dignité de docteur en théologie, Luther brûlait plus encore du désir d’approfondir ses connaissances dans les Saintes Ecritures; il fut alors nommé prédicateur de la ville de Wittenberg. Les livres qu’il étudia et leurs marges pleines d’annotations en toutes petites lettres servent encore d’exemple aux érudits d’aujourd’hui, pour le soin et la méthode que Luther mit à ses études.

Celui-ci écrivit au sujet de la grande transformation que subit sa vie à cette époque-là: « Avec le désir ardent de comprendre la Parole de Dieu, je me mis à étudier son épître aux Romains. Je notai que dans le premier chapitre, il est établi que la justice de Dieu se révèle dans l’Evangile (Romains 16:17). Je détestais l’expression: « la justice de Dieu », parce que selon ce que j’avais appris, je la considérais comme un attribut du Dieu saint qui le poussait à châtier les pécheurs. En dépit de ma vie irréprochable de moine, ma conscience troublée me montrait que j’étais un pécheur devant Dieu. Ainsi, je détestais un Dieu juste qui châtiait les pécheurs […] Ma conscience était inquiète et au plus profond de moi, mon âme se révoltait. Cependant, je revenais sans cesse au même verset, parce que je voulais connaître ce qu’enseignait Paul. Finalement, après avoir médité ce point pendant des jours et des nuits, Dieu, en sa grâce infinie, me montra le verset: Le juste vivra par la foi. Je vis alors que la justice de Dieu, dans ce verset, est la justice que l’homme pieux reçoit de Dieu par la foi, comme un présent. »

C’est ainsi que l’âme de Luther se libéra de son esclavage. Il écrivit: « Je me sentis alors renaître et au paradis. Les Ecritures tout entières avaient maintenant pour moi une autre signification; je les étudiai en détail afin d’y découvrir tout ce qu’elles enseignaient sur la justice de Dieu. Avant, ces paroles m’étaient odieuses; maintenant, je les recevais avec le plus grand amour. Ce verset fut pour moi la porte d’entrée au paradis. »

Après cette merveilleuse expérience, Luther prêcha tous les jours; en certaines occasions, il lui arriva même de faire jusqu’à trois prédications le même jour, comme il le rapporta lui-même: « Ce qu’est le pasteur pour le troupeau, la maison pour l’homme, le nid pour l’oisillon, le rocher pour la chèvre sauvage, le ruisseau pour le poisson, voilà ce qu’est la Bible pour les âmes fidèles. » Enfin, la lumière de l’Evangile déchirait les ténèbres dans lesquels il vivait, et l’âme de Luther brûlait de conduire ceux qui l’écoutaient jusqu’à l’Agneau de Dieu, qui efface tous les péchés.

Luther fit en sorte que le peuple considère la vraie religion, non pas comme une simple profession de foi ou un système de doctrines, mais comme la vie même en Dieu. La prière n’était plus un exercice dépourvu de sens, mais une communion avec Dieu qui nous aime d’un amour infini. Par le biais de ses sermons, Luther révéla le cœur de Dieu à des milliers d’auditeurs, à travers son propre cœur.

Lors d’une convention d’Augustins, Luther fut invité à prêcher, mais au lieu de délivrer un message doctrinal de sagesse humaine, comme on s’y attendait, il prononça une homélie ardente contre la langue médisante des moines. Les Augustins, impressionnés par ce message, l’élirent directeur avec la charge de onze couvents!

Luther ne se contentait pas de prêcher la vertu, il la mettait en pratique et aimait vraiment son prochain. A cette époque, la peste, venue d’Orient, frappa Wittenberg. On calcule que le quart de la population de l’Europe, la moitié de la population de l’Allemagne, fut fauché par la peste. Lorsque les professeurs et les étudiants fuirent la ville, ils insistèrent pour que Luther les suivît, mais celui-ci répondit: « Où fuir? ma place est ici; le devoir ne me permet pas d’abandonner mon poste, avant que Celui qui m’y a placé ne m’appelle. Ce n’est pas que je ne craigne pas la mort, j’espère simplement que le Seigneur me donnera du courage. » C’est ainsi que Luther continua d’exercer son ministère, prenant soin de l’âme et du corps de ses semblables pendant un temps d’affliction et d’angoisse universelles.

La réputation du jeune moine s’étendit très loin. Pendant ce temps sans s’en rendre compte, tout en travaillant infatigablement pour l’Eglise, il s’était écarté de la voie libérale où s’était engagée l’Eglise dans sa doctrine et dans la pratique.

Au mois d’octobre 1517, Luther afficha à la porte de l’église du château de Wittenberg ses 95 thèses, dont la teneur était que Christ demandait que l’on se repente et s’attriste pour le péché commis, et non la pénitence. Luther afficha ses thèses ou propositions en vue d’un débat public à la porte de l’église, comme c’était alors la coutume. Mais celles-ci, rédigées en latin, furent sur le champ traduites en allemand, en hollandais et en espagnol. En moins d’un mois, à la surprise de Luther, elles étaient parvenues en Italie et faisaient trembler les bases du vieil édifice de Rome.

La conséquence de cet affichage des 95 thèses à la porte de l’église de Wittenberg fut la naissance de la Réforme, c’est-à-dire, que cet acte fut à l’origine du grand mouvement des âmes qui, dans le monde entier, désiraient ardemment retrouver la source pure, la Parole de Dieu. Cependant, Luther n’attaquait pas l’Eglise catholique; au contraire, il prenait la défense du pape contre les vendeurs d’indulgence.

Au mois d’août 1518, Luther fut appelé à Rome pour y répondre à l’accusation d’hérésie qu’on lui intentait. Néanmoins, l’électeur Frédéric refusa de le laisser sortir du pays et Luther reçut ordre de se présenter à Augsbourg. « Ils vont te brûler vif », lui dirent ses amis. Luther leur répondit alors résolument: « Si Dieu soutient la cause, la cause l’emportera ».

L’ordre que le nonce du pape donna à Luther à Augsbourg fut clair: « Rétractez-vous ou vous ne sortirez pas d’ici ». Mais, Luther réussit à fuir par une petite porte dans le mur de la ville, en profitant de l’obscurité de la nuit. A son retour à Wittenberg, un an après l’affichage de ses thèses, Luther était devenu le personnage le plus populaire de toute l’Allemagne. Il n’y avait pas de journaux à l’époque, mais Luther répondait à toutes les critiques et ces réponses étaient ensuite publiées sous forme d’opuscules. Les écrits de Luther publiés ainsi constituent aujourd’hui une centaine de volumes.

Erasme, le célèbre humaniste et érudit hollandais, écrivit à Luther: « Vos livres sont en train de réveiller tout le pays […]. Les hommes les plus éminents d’Angleterre apprécient vos écrits […]. »

Lorsque la bulle d’excommunication envoyée par le pape arriva à Wittenberg, Luther répondit par un traité adressé au pape Léon X, où il l’exhortait à se repentir au nom du Seigneur. La bulle du pape fut brûlée loin des murs de la ville de Wittenberg devant une grande foule. A ce sujet, Luther écrivit au vicaire général: « Au moment de brûler la bulle, je tremblais et je priais, mais maintenant je suis satisfait d’avoir accompli cet acte énergique ». Luther n’attendit pas l’excommunication du pape, mais quitta immédiatement l’Eglise de Rome pour rejoindre l’Eglise du Dieu vivant.

Toutefois, l’empereur Charles Quint, qui allait convoquer sa première Diète dans la ville de Worms, demanda à Luther de comparaître afin de répondre, en personne, aux charges de ses accusateurs. Les amis de Luther lui déconseillèrent vivement d’y aller, rappelant: « Jan Hus ne s’est-il pas rendu à Rome pour y être brûlé, en dépit de la promesse de l’Empereur qu’il aurait la vie sauve? » Mais en réponse à tous leurs efforts pour le dissuader de comparaître devant ses ennemis, Luther, fidèle à l’appel de Dieu, leur dit: « Même s’il y a à Worms autant de démons que de tuiles sur les toits, j’ai confiance en Dieu et j’irai ». Après avoir donné des instructions au sujet de son œuvre, au cas où il ne reviendrait pas, il partit.

Pendant son voyage vers Worms, la foule se pressait en masse pour voir le grand homme qui avait eu le courage de défier l’autorité du pape. A Mora, il prêcha en plein air, parce que les églises étaient trop petites pour les énormes foules qui voulaient entendre ses sermons. A la vue des clochers des églises de Worms, il se dressa dans la voiture dans laquelle il voyageait et se mit à chanter son hymne, le plus célèbre de la Réforme: Ein Feste Burg, c’est-à-dire « Notre Dieu est une forteresse ». Lorsqu’il entra enfin dans la ville, il était escorté d’une foule beaucoup plus nombreuse que celle qui avait accueilli Charles Quint. Le lendemain, il fut présenté devant l’empereur, au côté duquel se tenaient le délégué du pape, six électeurs de l’empire, vingt-cinq ducs, huit margraves, trente cardinaux et évêques, sept ambassadeurs, les députations de dix villes et un grand nombre de princes, comtes et barons.

On pourrait facilement croire que le réformateur était un homme de grand courage et de grande force physique pour oser affronter tant de bêtes sauvages dont le seul et ardent désir était de le mettre en pièces. Mais, à la vérité, il avait passé une grande partie de sa vie à l’écart des hommes et, surtout, le voyage l’avait bien affaibli car il avait dû avoir recours aux soins d’un médecin. Néanmoins, il ne perdit pas sa fermeté et il se montra plein de courage, non pas du sien propre, mais par la puissance de Dieu.

Conscient qu’il devait comparaître devant l’une des assemblées d’autorités religieuses et civiles les plus imposantes de tous les temps, Luther passa la nuit précédente à veiller. Prosterné, le visage contre terre, il lutta avec Dieu, pleurant et suppliant. Un de ses amis l’entendit prier ainsi: « Oh Dieu Tout-Puissant! La chair est faible, le diable est fort! Oh, Dieu, mon Dieu! Je te supplie de rester à mes côtés pour affronter la raison et ‘la sagesse du monde. Fais-le, car toi seul le peux. Il ne s’agit pas de ma cause, mais de la tienne. Qu’ai-je à voir avec les grands de ce monde? C’est ta cause, Seigneur, ta cause juste et éternelle. Sauve-moi, ô Dieu fidèle! Je n’ai confiance qu’en toi, ô Dieu, mon Dieu […] Je suis prêt à donner ma vie, comme un agneau. Le monde ne réussira pas à réduire ma conscience au silence, même s’il est plein de démons; et si mon corps doit être détruit, mon âme t’appartient et sera avec toi pour l’éternité […]  »

On raconte que le lendemain. lorsque Luther passa le seuil de la salle où il devait se présenter devant la Diète, le général vétéran Freudsburg mit la main sur l’épaule du Réformateur et lui dit: « Petit moine, tu vas affronter une bataille différente, que ni moi ni aucun capitaine n’avons jamais affrontée, même lors de nos plus sanglantes conquêtes. Mais, si la cause est juste, et tu es convaincu qu’elle l’est, avance au nom de Dieu et ne crains rien car Dieu ne t’abandonnera pas ». Le grand général ne savait pas que Martin Luther avait déjà gagné la bataille par la prière et qu’il entrait uniquement pour informer ses pires ennemis de cette victoire.

Lorsque le nonce du pape exigea que Luther se rétractât devant l’auguste assemblée, celui-ci répondit: « Si vous ne m’avez pas convaincu d’erreur par le témoignage des Ecritures ou par vos arguments – puisque je ne crois ni dans le pape ni dans les conciles, car il est évident qu’ils se sont souvent trompés et qu’ils se contredisent entre eux – ma conscience doit obéir à la Parole de Dieu. Je ne peux pas me rétracter, je ne peux rien retirer car il n’est ni juste ni sûr d’agir contre sa conscience. Que Dieu me soit en aide, amen. »

De retour dans sa chambre, Luther leva les mains vers le ciel, et le visage illuminé, s’exclama: « Que tout soit consommé! Que tout soit consommé! Si j’avais mille têtes, je me les ferais toutes couper avant de me rétracter! »

La ville de Worms se réjouit, en apprenant la réponse hardie faite par Luther au nonce du pape. Les paroles du Réformateur furent rapportées et répandues au sein de la population qui lui rendit un hommage bien mérité.

Bien que les papistes n’eussent pas obtenu de l’empereur, à cause de la grande influence du Réformateur, qu’il violât le sauf-conduit accordé et qu’il fît brûler le soi-disant hérétique sur le bûcher, Luther dut toutefois affronter un autre grave problème. L’édit d’excommunication entra immédiatement en vigueur; Luther était donc considéré comme un criminel et, une fois la durée de son sauf-conduit écoulée, il devrait être livré à l’empereur; tous ses livres devaient être confisqués et brûlés; lui venir en aide de quelque façon que ce soit serait considéré comme un crime capital.

Mais il est facile à Dieu de prendre soin de ses enfants. Sur le chemin de retour à Wittenberg, Luther fut soudain entouré dans un bois par une bande de cavaliers masqués, qui, après avoir renvoyé les personnes qui l’accompagnaient, le conduisirent au milieu de la nuit au château de Wartburg, près d’Eisenach. C’était un stratagème du prince de Saxe pour sauver Luther de ses ennemis qui préméditaient de l’assassiner avant qu’il n’arrivât chez lui.

Au château, Luther passa de nombreux mois incognito; il prit le nom de Chevalier Georges et le monde extérieur le crut mort. De fidèles serviteurs de Dieu priaient jour et nuit. Les paroles du peintre Albert Dürer expriment les sentiments du peuple:  » Ô Dieu! si Luther est mort, qui nous expliquera l’Evangile maintenant? »

Toutefois, de sa retraite, à l’abri de ses ennemis, Luther avait toute liberté pour écrire; le monde comprit ensuite, au vu d’une telle quantité de littérature, qu’il s’agissait de l’œuvre de la plume même de Luther et qu’en fait celui-ci était vivant. Le Réformateur connaissait bien l’hébreu et le grec et, en trois mois, il traduisit le Nouveau Testament en allemand. Quelques mois plus tard, l’œuvre, une fois imprimée, était dans les mains du peuple. Il se vendit cent mille exemplaires de cette œuvre en quarante ans, en plus des cinquante-deux éditions qui furent imprimées dans d’autres villes. C’était pour l’époque un tirage considérable, mais Luther n’accepta pas un centime de droits d’auteur.

La plus grande œuvre de sa vie fut sans doute de donner la Bible dans sa propre langue au peuple allemand, après son retour à Wittenberg. Certes, il y avait d’autres traductions, mais elles étaient écrites dans un allemand latinisé que le peuple ne comprenait pas. La langue allemande de l’époque était un ensemble de dialectes, mais dans sa traduction de la Bible, Luther employa un langage que tous comprenaient, celui-là même que des hommes comme Goethe et Schiller utilisèrent pour écrire leurs œuvres. Le succès de sa traduction des Saintes Ecritures à l’usage des plus humbles est confirmé par le fait qu’après quatre siècles, on considère encore sa traduction comme la principale.

Un autre facteur important qui contribua au succès de cette traduction fut que Luther était un érudit en hébreu et en grec, ce qui lui permit de traduire directement à partir des langues d’origine. Néanmoins, la valeur de son œuvre ne se base pas uniquement sur les indiscutables dons de linguiste de son auteur, mais bien sur le fait que Luther connaissait la Bible mieux que quiconque, puisqu’il avait ressenti l’angoisse éternelle et qu’il avait trouvé dans les Ecritures la seule véritable consolation. Luther connaissait intimement et aimait sincèrement l’Auteur du Livre. En conséquence, son cœur brûlait du feu et de la puissance du Saint-Esprit. C’est là le secret qui lui permit de traduire cette œuvre immense en allemand en si peu de temps.

Comme on le sait, la force de Luther et de la Réforme fut la Bible. De Wartburg, Luther écrivit à son peuple de Wittenberg: « Jamais nulle part dans le monde, on n’a écrit de livre plus facile à comprendre que la Bible. Comparée aux autres livres, elle est comme le soleil par rapport à toutes les autres lumières. Ne vous laissez convaincre par personne de l’abandonner sous aucun prétexte. Si vous vous en écartez un instant, tout est perdu; on pourra vous entraîner n’importe où. Si vous restez fidèle aux Ecritures, vous serez victorieux ».

Après avoir quitté son habit de moine, Luther décida de quitter complètement la vie monastique; il épousa Katharina von Bora, une religieuse cistercienne qui avait également quitté le cloître après avoir compris qu’une telle vie était contraire à la volonté de Dieu. Le personnage de Luther, assis près de la cheminée chez lui avec sa femme et ses six enfants qu’il aimait tendrement, inspire les hommes davantage que le grand héros qui se présenta devant le légat pontifical à Augsbourg.

Lors des cultes domestiques, la famille se groupait autour d’un harmonium pour louer Dieu tous ensemble. Le Réformateur lisait le Livre qu’il avait traduit pour le peuple, puis tous louaient Dieu et priaient jusqu’à ce qu’ils ressentissent la présence divine parmi eux.

Luther et son épouse s’aimaient profondément. C’est lui qui dit : « Je suis riche, Dieu m’a donné ma nonne et trois fils, les dettes ne me font pas peur: c’est Katharina qui paie tout. » Katharina von Mora était estimée de tous. En fait, certains en vinrent à la critiquer parce qu’elle était trop économe; mais que serait-il advenu de Martin Luther et de toute sa famille, si elle avait agi comme lui? On raconte que, profitant du fait que sa femme était malade, il donna son propre repas à un étudiant qui avait faim. Il n’acceptait rien de ses élèves et refusait de vendre ses écrits, laissant tout le profit aux typographes.

Au cours de ses méditations sur les Ecritures, il oubliait souvent de manger. Alors qu’il écrivait son commentaire du psaume 23, il resta trois jours enfermé dans sa chambre, avec du pain et du sel pour toute nourriture. Lorsque sa femme fit ouvrir la porte par un serrurier, ils le trouvèrent en train d’écrire, plongé dans ses pensées et complètement étranger à tout ce qui se passait autour de lui.

Il est difficile de se faire une idée exacte de tout ce que nous devons aujourd’hui à Martin Luther. La façon dont il a ouvert la voie pour que le peuple soit libre de servir Dieu conformément à ses lois, dépasse notre compréhension. C’était un grand musicien et il écrivit quelques-uns des hymnes les plus spirituels que l’on chante encore aujourd’hui. Il prépara le premier recueil d’hymnes grâce à un grand travail de compilation et il établit la coutume de faire chanter ensemble les gens qui assistaient au culte. Il insista pour que non seulement les garçons, mais aussi les filles, reçoivent une instruction, se convertissant ainsi en père des écoles publiques. Avant Luther, le sermon avait peu d’importance dans les cultes, mais il en fit la partie principale. Il donna l’exemple lui-même pour contribuer à établir cette coutume; en effet c’était un prédicateur d’une grande éloquence. Il n’avait pas une très haute opinion de lui-même, mais ses messages venaient du plus profond de son cœur, à tel point que le peuple ressentait la présence de Dieu lorsqu’il prêchait. A Zwickau, il prêcha devant vingt-cinq mille personnes sur la place publique. On calcule qu’il écrivit cent quatre-vingt volumes dans sa langue maternelle et presque autant en latin. Malgré les diverses maladies dont il souffrait, il n’en continuait pas moins ses efforts, disant: « Si je mourais dans mon lit, ce serait une honte pour le pape. »

On attribue généralement le grand succès de Luther à son intelligence extraordinaire et à ses dons remarquables. En réalité, il avait coutume de prier pendant des heures entières. Il disait que s’il ne passait pas deux heures en prière le matin, il s’exposait à ce que Satan gagne la victoire sur lui dans la journée. Un biographe écrivit: « Le temps qu’il passe à prier engendre le temps nécessaire pour tout ce qu’il fait. Le temps qu’il passe à sonder la Parole vivifiante, lui emplit le cœur qui ensuite déborde dans ses sermons, dans sa correspondance et dans ses enseignements. »

Sa femme disait que les prières de Luther « ressemblaient parfois aux demandes insistantes de son petit garçon Hanschen qui avait confiance en la bonté de son père; parfois aussi, c’était comme la lutte d’un géant dans les affres du combat. »

Dans L’Histoire de l’Eglise chrétienne de Souer, on peut lire: « Martin Luther prophétisait, évangélisait, parlait en langues et les interprétait, il manifestait tous les dons du Saint-Esprit. »

A soixante-deux ans, il fit son dernier sermon sur le texte:  » Cachez ces choses aux sages et aux connaisseurs et révélez-les aux enfants. » Ce même jour, il écrivit à Katharina, son épouse bien-aimée: « Remets ton fardeau au Seigneur et il te soutiendra. Amen ». Cette phrase est tirée de sa dernière lettre. Toute sa vie il s’attendait à ce que le pape parvînt à mettre à exécution sa menace répétée de le faire brûler vif. Toutefois, ce n’était pas la volonté de Dieu. Le Christ l’appela à lui lors d’une crise cardiaque à Eisleben, sa ville natale.

Les dernières paroles de Luther furent: « Je vais remettre mon esprit ». Puis il loua Dieu à haute voix: « Ô, mon Père céleste! mon Dieu, Père de notre Seigneur Jésus-Christ, en qui je crois, que j’ai prêché et à qui je me suis confessé, que j’ai aimé et loué […] Ô, mon Seigneur bien-aimé Jésus-Christ, je te recommande ma pauvre âme. Oh, mon Père céleste, très bientôt, je devrai abandonner ce corps, mais je sais que je resterai éternellement auprès de toi et que rien ne pourra m’arracher de tes mains!  » Puis, après avoir récité trois fois Jean 3:16, il répéta: « Père, en tes mains je remets mon esprit, pour que tu me délivres, Dieu fidèle », puis il ferma les yeux et s’endormit.

Un immense cortège de croyants qui l’aimaient sincèrement, précédé de cinquante cavaliers, sortit d’Eisleben pour se rendre à Wittenberg, passa la porte de la ville où le Réformateur avait, des années plus tôt, brûlé la bulle d’excommunication et entra par les portes de cette même église où, il y avait vingt-neuf ans, Luther avait affiché les 95 thèses. Pendant le culte funèbre, le pasteur Bugenhagen et Melanchthon, le compagnon inséparable de Luther, prononcèrent chacun un discours. Puis, on ouvrit la sépulture, placée auparavant à côté de la chaire et on y déposa le corps de Luther.

Quatorze ans plus tard, le corps de Melanchthon trouva le repos de l’autre côté de la chaire dans cette même église. Autour de ces deux sépultures, reposent les dépouilles de plus de quatre-vingt-dix maîtres de l’Université.

Les portes de l’église du château furent détruites par un incendie pendant le bombardement de Wittenberg en 1760, mais elles furent remplacées par des portes en bronze en 1812, sur lesquelles on trouve gravées les 95 thèses. Mais ce grand homme, qui persévéra dans la prière, laissa gravée, non dans le métal qui finit par se ronger, mais dans des centaines de millions d’âmes immortelles, la Parole de Dieu qui portera ses fruits pour l’éternité.

Source: Les Héros de la Foi par Orlando Boyer, éditions VIDA